Faut être nègre pour faire ça
Chester Himes est un auteur noir américain mort en 1984. Fils de prof, né en 1909, il poursuit des études universitaires (fait rarissime pour un noir à l'époque) tout en travaillant comme liftier et barman. À 19 ans, ses mauvaises fréquentations l'emmènent directement à la case "prison" : 20 ans pour vol à main armée.
Il sort après 7 ans et publie "S'il braille, lâche-le" en 1945, boudé par la critique américaine - qui n'apprécie ni la dénonciation du racisme ni son humour - , mais à qui la France réserve un bien meilleur accueil.
Quand on sait ça, on se doute que ce gus a des trucs à raconter. Ce à quoi on s'attend moins, c'est qu'il le fasse avec autant de brio. Lire Himes, c'est regarder un film sur grand écran tellement le texte est vivant. Les portraits sont impressionnants de détails, et quand l'action se situe dans une ruelle sombre, ambiance prostitution, prohibition et racisme, on a beau se trouver dans son lit, on frissonne quand même…
Faut être nègre est un recueil de nouvelles avec la prison en toile de fond : les visites, les tentatives d'évasion, la religion, la sortie… Chaque histoire est un petit bijou dans lequel sont enchâssés le mal de vivre, la misère, l'espoir, la peur et la résignation de l'Amérique d'en bas. Loin de faire du misérabilisme ou de s'apitoyer sur le sort de ces truands, assassins et voleurs, Himes les dépeint avec une tendresse qui n'empêche pas un humour corrosif. Personnellement, j'en redemande!
Extrait :
"Merton Wynne se trouvait à côté d'Earl Thomas, le Railleur. Il était d'une douzaine d'année son cadet, moins grand que lui, et avait le teint plus clair. Ses cheveux frisés mi-longs étaient séparés par une raie sur le côté et impeccablement brossés. L'or scintillait dans sa bouche, entre les incisives, sur un joli visage allongé aux traits fins et réguliers comme un visage de femme. Un seul défaut dans cette perfection : la tristesse de ses grands yeux marron. Ils reflétaient la lassitude ou l'amertume, ou peut-être était-ce parce qu'ils exprimaient un sentiment d'irréalité qu'ils dérangeaient. Ils changeaient rarement d'expression, ces yeux-là, chose très étrange, car ses humeurs variables altéraient Merton, comme les couleurs d'un caméléon.
Le plus engageant de ses sourires lui creusait une fossette dans chaque joue. Il disposait aussi d'un sourire ironique, d'un sourire moqueur, d'un sourire amer, d'un sourire découragé et d'un sourire méprisant - mais, malgré cela, son visage trahissait rarement ses pensées, et ses yeux, jamais.
Il avait de belles mains, des doigts immenses, couleur de l'ambre, translucides, aux ongles rose pâle. Enroulées sur la crosse d'un revolver calibre 45, elles ressemblaient à des lianes empoisonnées. Merton était secrètement fier de ses mains qu'il tenait pour la partie la plus délicate de sa personne, et il prenait un soin minutieux à se couper les ongles pour couronner ses doigts d'un petit arc blanc, à l'arrondi parfait. Ses vêtements étaient impeccablement repassés, sa chemise amidonnée, le cuir de ses chaussures comme un miroir.
On le disait dangereux, et il avait la réputation d'un tueur. À cause de ses yeux sans expression, peut-être, car il n'avait en vérité jamais tué personne."
Du même auteur : La Reine des pommes
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